N NAO - Nouveaux Langages
Mothland
Sorti le 17 juillet, 2026
Il n’y a parfois rien de plus gratifiant que de voir une artiste évoluer, s’épanouir et se métamorphoser au fil du temps. Ce processus ne mène pas toujours à la reconnaissance méritée, mais il dévoile néanmoins une force obscure et invisible qui progresse dans l’intimité, à la fois dans le cœur de l’artiste et dans l’esprit de celui qui l’écoute. L’artiste montréalaise Naomie de Lorimier réussit le pari de transmuter cette force et chaque nouvel album est une nouvelle démonstration de son énorme potentiel artistique, tant au niveau musical qu’humain. Musical, de par son côté touche à tout (chant, paroles, instruments électroniques, instruments acoustiques, échantillonnage, field recordings, production, mixage audio et autres) et humain, de par son engagement écoféministe qui transparaît lors de ses prestations ritualisées. Son travail est guidé par une sorte d’aura de mystère, voire d’ésotérisme et de sacré, qui rend son œuvre à la fois hautement personnelle et ouverte à l’interprétation. Envolée lyrique, pop avant-gardiste, et expérimentations raffinées s’entremêlent dans un esprit rebelle et audacieux, créant l’effet d’une bulle de soin où l’on réapprend à se parler à soi-même et à se connecter aux autres.
Le titre de ce nouvel album, Nouveaux Langages, s’inscrit d’ailleurs dans cette part de mystère. De quels langages parle-t-on au juste ? Un langage verbal ? Un langage musical ? Un langage symbolique ? Probablement un peu les trois à la fois, puisque N NAO, de par son approche presque méthodologique, puise dans les profondeurs abyssales de son inconscient. Jacques Lacan disait bien lui même que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Ce double album revisite et prolonge la thématique du feu de son opus précédent, nommé sur la longue liste du Prix de Musique Polaris 2025. D’un côté, 8 remixes collaboratifs s’ajoutent au corps de l’histoire, de l’autre, 8 démos inédites racontent le récit de la création comme un prologue. Élan céleste de musique ambient avec Déjà de Sea Oleena, expérimentations vocales trans humaines à la Arca avec Nouveau Langage de Charlin, lecture cryptique, vaporeuse et épurée de Écho par Ben Shemie (Suuns), adaptation romantique dans le style Neue Deutsche Welle de Pleine Lune en langue allemande du groupe berlinois Das Beat … Autant de lectures différentes possibles où chacun peut y creuser librement son propre sillon. Si la plupart des remixes tendent vers une réinterprétation plus électronique, le morceau Fleuron, réimaginé avec la voix et la guitare électrique d’Helena Deland (Hildegard), emprunte plutôt le chemin inverse et propose une version plus acoustique, feutrée et intimiste. L’écho créé entre les lignes « Tout est nouveau » de Naomie et « Rien ne change » d’Helena renforce le sentiment amoureux qui se dégage du texte initial et donne le ton au restant de l’album. Désir, intimité et amour naissant. La flamme a fini par prendre feu.
Le véritable trésor caché de ce double album réside dans sa deuxième partie, puisque celle-ci aurait pu ne jamais voir la lumière du jour. Encouragée par Helena, Naomie nous partage ici des démos et bribes de chansons enregistrées avec un 4-track sur une cassette lors de sa résidence au Couvent des Petites Franciscaines de Marie à Baie-Saint-Paul au printemps 2023. De cette période d’écriture est né Corps, Écho, Risque et Déjà que l’on retrouve sur l’album. L’écoute attentive de ces enregistrements permet de mieux comprendre l'exercice de recherche souterraine de son processus créatif et le véritable travail de fond que l’artiste développe humblement dans son intimité, à l’aide de sa guitare acoustique, de sa pédale de loop, son échantillonneur et son synthétiseur portatif. Les mélodies y sont fredonnées comme des berceuses, les accords de guitare semblent composés au hasard, les textures électroniques oscillent entre des moments ambient plus doux et des loops de synthés minimalistes plus dansantes. Dans l’ensemble, les différentes démos dévoilent finalement une atmosphère créative propice au recueillement, à l’apaisement, à la méditation et à la dévotion et évoquent par moment la mystique de l’amour des béguines. Naomie avoue s’être sentie vulnérable de dévoiler ces compositions qui semblent inachevées à ses yeux. À vrai dire, elles représentent probablement le véritable témoignage de sa philosophie de la « puissance de la douceur ». Tout va bien pour N NAO.
« Cette âme est si brûlante en la fournaise du feu d’amour, qu’elle est devenue feu, à proprement parler, si bien qu’elle ne sent pas le feu, puisqu’elle est feu en elle-même par la force d’Amour qui l’a transformée en feu d’amour » Marguerite Porete (1250-1310)